LETTRE DE PANDÉMIE AUX PARENTS… ET AU QUÉBEC

Crédit: dessin à ma douce petite Élie-Rose, qui s’est dessinée auprès de son éducatrice en garderie.

Ça fait des jours, qu’on m’écrit et qu’on me pose les mêmes questions. Qu’on tergiverse entre collègues, pour savoir quoi répondre aux patients. Aux parents. Au personnel des milieux scolaires et de garde.

Mais ça fait surtout des jours, que la société espère obtenir une réponse complète… à une question qui n’a simplement pas encore fini, d’être formulée. On veut vendre la peau de l’ours… alors que la saison de la chasse est à peine commencée.

Laissez-moi tenter une ébauche de réponse, aux questions qui nous hantent tous, en commençant par le début. J’y viendrai, au retour en classe, promis… Mais il y a des choses qui doivent être dites, avant. Merci de marcher avec moi, jusqu’au bout.

La vérité, c’est que la crise, elle en est encore à ses débuts.

L’Histoire, avec un grand H, on l’écrit tous ensemble, mot par mot… dans une langue qu’on ne saisit pas encore complètement. On l’écrit d’une main hésitante, poussée par l’espoir, une petite page à la fois.

Notre livre de pandémie, ultimement, réécrit en réalité notre vie… dicté par le principe que rien ne sera plus jamais comme avant. Comme un guide qui nous raconte, lentement, comment laisser notre société « fast food » derrière. Comment nos petits conforts rapides et mêmes nos câlins, ne seront plus jamais les mêmes… ni pris pour acquis.

Tout avoir tout de suite, y compris des réponses toutes faites… ça ne fait pas partie de l’histoire, dans ce livre.

Depuis le début de la crise, je l’ai dit à quelques proches. Je leur ai dit, que nous étions en train de tourner une page très lourde, sur laquelle nous ne pourrons pas revenir.

L’ancienne réalité de voyages, tourisme, d’abondance de produits étrangers et notre économie, telle qu’on la connaissait, sont tous dernière nous. On ouvre un nouveau chapitre d’achats locaux, d’autosuffisance, de protection des aînés, des vulnérables, en lavant nos mains, notre masque pas trop loin, un brin de méfiance dans le regard.

Comme société, nous avons à faire le deuil de tant de choses, depuis quelques semaines. Et comme pas tout le monde apprend à lire et écrire au même rythme, tous ne vont pas cheminer de la même façon.

Sur le chemin pavé des étapes du deuil, il n’y pas d’indications toutes faites, ni de trajectoire précise. Chacun avance comme il peut. Recule parfois. Trébuche… et tente d’avancer encore. Un mot du livre à la fois, un pied devant l’autre.

Et quand on réalise, qu’on accepte et qu’on laisse entrer l’incertitude… qu’on s’autorise la perte du contrôle… on se libère, en fait, du poids de nos lourdes questions, demeurées sans réponse.

Car en vérité, il n’y en a pas vraiment, de réponse.

Mais comment expliquer tout cela, à nos tout-petits? Comment leur dire, que leur stabilité, leur monde à eux, ne reviendront pas…. ou du moins pas de sitôt? Comment leur demander, de s’adapter encore plus, à quelque chose que même les grands, ne saisissent pas complètement?

Soyons vrais, un instant. Comme parents, experts de nos enfants, on connaît mieux que quiconque, leur capacité d’adaptation. Nos enfants, nos éponges… ont déjà probablement compris, l’anxiété qui habite les grands, partout autour d’eux. Ils l’ont senti, notre hésitation.

Soyons vrais… et rappelons-nous que les enfants, ne font pas ce qu’on dit, mais ce qu’on fait.

Soyons, comme société, un modèle pour eux. Forgeons ensemble, une jeunesse résiliente, capable de vivre le jour présent, même hantée par l’incertitude du lendemain.

Réapprenons à se parler des vraies choses, des vraies inquiétudes, de nos craintes… et surtout, réapprenons à s’écouter. Se supporter, sans jugement. S’armer d’empathie, d’ouverture… pour espérer trouver un équilibre, quelque part dans notre grand livre humain de pandémie.

Nous sommes tous ensemble, unis sous le poids de l’inconnu. Prenons un instant, pour absorber cette réalité. Car notre équilibre, il dépend de notre collectivité. Notre prochain chapitre, dépend de tous ceux qui l’écrivent, avec nous.

Au-delà de nos différences, nous partageons tous l’essentiel: notre humanité. On partage tous cette vulnérabilité, face aux pages encore blanches, de notre livre. On partage tous la complexité des réflexions qui font de nous des humains, justement. Les deuils, qu’on nous force à affronter… la gestion d’un demain incertain, qu’on nous pousse au fond de la gorge. C’est anxiogène, pour nous tous.

Certains d’entre nous ont peut-être déjà été confrontés, à un tel niveau d’incertitude. Certains comprennent, que l’inconnu, c’est la bête noire ultime de l’humain… et que la dompter représente souvent le travail d’une vie.

Ce qu’on vit, actuellement, représente probablement le coup ultime, pour plusieurs, les poussant vers des réalisations enfouies bien profondément.

Notre vie, ne sera plus jamais la même, et il ne sert à rien de se réfugier derrière de fausses réassurances. Le risque nul, n’a jamais existé. La réponse universelle, non plus. Et chaque situation, chaque humain, chaque famille… diffère.

On nous parle de la fameuse immunité collective, qu’on sait atteinte lorsque les 2/3 de la population ont été infectés. On nous parle de tendre vers elle, tranquillement, à défaut d’avoir un traitement ou un vaccin.

Le vaccin, on ne l’aura pas, avant un ou deux ans.

Et l’immunité collective, on ne sait pas non plus, si on l’atteindra, même avec la réouverture scolaire graduelle… surtout que nos jeunes de moins de 20 ans ne représentent que 20% de notre population. Il manque comme un 50%, là.

Et bien que les moins de 70 ans risquent moins de mourir, il n’en demeure pas moins qu’ils représentent une proportion non négligeable d’hospitalisations, chez qui on peut voir une infection sévère… ou des décès. Ce groupe d’âge représente 65% des cas testés positifs et 35% des hospitalisés, actuellement, selon notre Institut national de santé publique.

Et quand on considère que les moins de 18 ans (dont une grande proportion, même infectée, demeure asymptomatique) ont en moyenne, selon les recherches européennes, 5-10 contacts / jour entre eux et 5-6 contacts / jour avec des adultes de moins de 60 ans… et bien on comprend mieux qu’au Royaume-Uni, la stratégie visant l’obtention d’une immunité collective s’est plutôt dirigée vers un nombre massif d’hospitalisations et de décès.

La vérité, c’est qu’on en sait encore trop peu, sur cette immunité. On ne sait pas, si elle est durable ou si, comme d’autres coronavirus, elle s’estompe au bout de quelques semaines. On ne sait pas non plus à quel point ils nous protègent, les anticorps, surtout qu’il semble y avoir des cas de possible réinfection, soulevés par la communauté médicale.

Mais ce qu’on sait, c’est qu’une deuxième vague est inévitable. Que nous devons tout mettre en œuvre, pour s’assurer que notre système de soins puisse l’accommoder, sans se briser, sous le poids de nos malades, surtout sachant que l’automne et l’hiver viendront ajouter d’autres virus à l’équation.

Il faut donc, un moment donné, comme société, prendre un genre de chance. Il faut s’appuyer sur ce qu’on connaît. Renforcer, plus que jamais, nos mesures d’hygiène de base et de distanciation sociale, malgré un déconfinement graduel… dans l’espoir de réussir à la contrôler un peu, cette vague.

Car ce qu’on sait, aussi, c’est que notre société ne peut pas demeurer confinée indéfiniment.

Ce qu’on sait, c’est que la santé d’un humain, ça dépend de beaucoup plus que les maladies infectieuses.

Je vous ai déjà parlé, des déterminants de la santé. Ces indicateurs de la santé d’une population, enseignés en médecine, nécessaires à son bon fonctionnement et sa survie. Je parle ici de l’éducation, de la sécurité alimentaire et financière, du soutien social, de l’accessibilité aux soins, des habitudes de vie, des expériences saines de la petite enfance… pour n’en nommer que quelques-uns.

Voyez-vous, le confinement a permis d’aplatir la courbe de propagation du virus… mais il aura également eu des effets pervers.

En empêchant le virus de circuler, nous avons également empêché les abusés de s’échapper, les moins fortunés de manger, travailler, s’éduquer. En gardant les gens confinés, nous les avons aussi rendus prisonniers de leurs troubles de santé mentale… et de leurs abus de substances. Nous les avons privés de leur réseau de support, de leurs intervenants habituels et de leurs soins.

De plus, nos finances, nos gouvernements… ne pourront pas survivre indéfiniment, en supportant le poids économique de cette pandémie. C’est juste la vérité.

Et les écoles, les garderies… auront également drastiquement changé, pour nos tout-petits. Il est donc normal, de se questionner sur un retour.

Et bien qu’il semble clair que la réponse est non, pour les familles avec immunosuppression, multiples comorbidités, troubles respiratoires instables ou personnes âgées… ça demeure plutôt gris, pour les autres.

Je vais vous référer au début du texte, avant de continuer. Prenez un instant pour bien vous regarder et vous demander si pour vous, votre famille, votre communauté, la balance penche d’un bord plus que l’autre.

Parce que c’est correct aussi, d’attendre un peu. Les enfants ne pourront pas tous y aller non plus, en même temps. Ceux qui peuvent et qui veulent attendre, sont quasiment encouragés à le faire. On s’y attend.

Mais il est important de réaliser que tous n’ont pas les mêmes choix. Tous n’ont pas les mêmes priorités ou obligations, les mêmes réflexions ni les mêmes réalités. Réchauffons-nous avec notre empathie. Supportons-nous. Armons-nous de patience et de douceur.

Car ce ne sera pas facile, vous savez. Pas pour nous… ni pour nos enfants. Et nous avons encore un long chemin à parcourir, ensemble.

La distance, une certaine perte de liberté, le lavage des mains et les masques voudront tous prendre tant de place, dans notre quotidien et celui de nos enfants… qu’il est légitime de se questionner sur leur faisabilité, auprès de si petits humains, en milieu scolaire ou de garde.

Mais sincèrement, que nous reste-t-il d’autre, comme option?

Je vais vous le dire, moi.

Déconfiner prudemment, pour rééquilibrer un peu les inégalités socio-économiques. Respecter, plus que jamais, les consignes de lavage des mains, d’étiquette respiratoire et de distanciation sociale… et espérer réussir à peut-être l’obtenir, notre immunité collective, en ne saturant pas notre système de soins.

Déconfiner graduellement, pas tous en même temps, en comprenant que certains n’ont pas le choix, que ce soit pour des raisons organisationnelles, familiales, personnelles, financières, ou autres.

Déconfiner doucement, en demeurant empreints d’une ouverture sans précédent. En se supportant, sans jugement ni stigmatisation. En s’armant d’une empathie qui accepte les différences et qui embrasse la solidarité.

Déconfinons ensemble, du mieux qu’on peut, avec l’espoir qui nous reste… mais aussi avec l’acceptation de ce que notre livre de pandémie nous a déjà appris, un mot et une page à la fois.